L'éducation libertaire dans différents pays

Strasbourg, 2003

Happy at School : L'éducation libertaireJe vais vous parler de quatre initiatives pédagogiques dont j'ai pris connaissance dans différents milieux, dans différents pays où il y a des cultures très variées - la culture des gangsters à Chicago, la culture japonaise à Tokyo, la culture des enfants de la rue à Delhi et la culture anglaise alternative dans le Devon, où j'habite. Les contrastes sont assez vifs, mais j'aurais pu vous décrire aussi un orphelinat en Thaïlande, un groupe d'enfants soi-disant inéducables en Suisse ou une école démocratique en Israël; partout, le trait fondamental serait le même. Il vaut mieux limiter les exemples.

Les différences entre les milieux que j'ai choisis sont d'ailleurs extrêmes.

A Sands School, en Angleterre, la plupart des parents paient l'équivalent d'au moins cinq mille euros par an pour l'éducation de chaque enfant, et il y en a qui paient presque sept mille cinq cents euros. Les jeunes gangsters de Chicago peuvent gagner jusqu'à cinq cents euros en une soirée. A Delhi les enfants gagnent à peu près cinquante centimes par jour.

Au Japon les enfants de dix ou onze ans doivent souvent se lever à six heures du matin et même ainsi ils ne finissent pas leurs travaux scolaires avant dix heures du soir. Il y a là-dessus une maxime – "Six heures de sommeil, succès; huit heures de sommeil, échec." Même les politiciens en Europe seraient choqués par ce régime.

A Chicago les enfants meurent sous les balles des revolvers, au Japon ils se suicident, à Delhi ils meurent de faim, de froid et de maladie. En Angleterre les enfants meurent rarement.

L'association indienne dont je vais vous parler s'appelle "Butterflies", c'est-à-dire "Papillons." Les trois autres initiatives sont des écoles - The Doctor Pedro Albizu Campos Puerto Rican High School à Chicago, Tokyo Shure au Japon et Sands School en Angleterre. Permettez-moi de vous décrire les sociétés où ils se trouvent avec quelques détails.

Je commence par le Japon, pays dont les moeurs et la mentalité sont particulièrement éloignés des notres, en Europe. L'idée de rang, par exemple, est intégrée dans la langue même. Il n'y a que trois formes pour un verbe au présent. Cependant elles ne correspondent pas aux pronoms qui les précèdent, mais à la différence de rang entre celui qui parle et celui dont on parle. Les trois formes indiquent ou bien 'mon supérieur,' 'mon égal' ou 'mon inférieur.' Il n'y a pas de mot pour 'soeur' en japonais, mais il y a un mot pour 'soeur aînée' et un autre pour 'soeur cadette.'

C'est très important de ne rien faire qui puisse paraître original. On dit, 'Si un clou sort de la planche, il faut le rabattre.'

On doit comprendre sans parler. Il y a un mot 'omaiyari' qui désigne la capacité de comprendre les pensées d'un autre sans qu'il les exprime en paroles. Cette capacité est très admirée.

Pour un Japonais un petit enfant ne peut rien faire de mal. On lui permet toutes sortes de conduites qu'en Europe on ne tolèrerait pas. Dans les films japonais où il s'agit d'un jeune enfant et d'un adulte dans une situation où quelqu'un apprend quelque chose, c'est l'adulte qui bénéficie de la pureté et de la vertu de l'enfant, pas l'enfant qui bénéficie de l'expérience de l'adulte.

Mais bientôt l'enfant doit aller à l'école et là c'est tout à fait différent. Quand j'étais au Japon en 1995 les journaux discutaient le procès d'un professeur qui avait tué une fille de seize ans parce qu'elle avait refusé de quitter la salle pendant un examen qu'elle ne devait pas passer. Ça nous étonne déjà, mais ce qui est encore plus étonnant, c'est que soixante-quinze mille Japonais ont signé un appel pour un jugement indulgent.

Au Japon il y a des jeunes qui se suicident à cause de la pression exercée dans leurs écoles. Il y a des écoles où la discipline va jusqu'à la façon de lever la main dans la classe, la couleur des sous-vêtements et le rythme des repas – un élève se tient d'un côté de la salle à manger et crie 'Poisson!' et tout le monde doit prendre une bouchée de poisson, et puis 'Riz!' 'Haricots!' 'Eau!' et ainsi de suite.

J'ai fait une liste des différences significatives entre les cultures japonaises et occidentales à propos de l'éducation.

Happy at School : L'éducation libertaire Les Japonais permettent au petits enfants d'explorer le monde, pendant que les Occidentaux essaient d'inculquer la différence entre le bien et le mal.

Les Japonais valorisent l'omaiyari, tandis que nous, nous estimons la clarté d'expression.

Pour les Occidentaux la logique est plus importante que la compréhension; pour les Japonais, c'est l'inverse.

Les Japonais aspirent à s'harmoniser, les occidentaux aspirent à se distinguer.

Les Japonais valorisent l'uniformité générale, alors que nous, on respecte les différences individuelles.

La hiérarchie est d'une importance fondamentale au Japon; en Occident la valeur qui a cette importance, c'est l'égalité.

Vous voyez que les idées sont rangées à gauche et à droite selon leur compatibilité avec les idées de l'éducation libertaire, mais dans un ordre contraire – à gauche les idées les plus compatibles sont en haut, mais à droite elles se trouvent en bas. J'y reviendrai.

Allons à Chicago. Quand je suis arrivé à l'aéroport je portais une veste rouge. L'ami qui m'avait invité m'a regardé anxieusement et puis il a dit, 'Ça va probablement aller parce que tu as les cheveux blancs.' Autrement, m'a-t-il expliqué, on aurait pu tirer sur moi, parce qu'une veste rouge est l'uniforme d'une des bandes de gangsters, et si on la porte dans un territoire qui appartient à une autre bande, on risque d'être tué.

Un élève de lycée m'a décrit la situation ainsi: 'Dans une bande, une fois que tu dépasses vingt-et-un ans tu deviens un des grands, tu deviens pour ainsi dire plus sage, tu ne leur sers plus à rien, parce que tu es déjà vieux, tu vois ce que je veux dire? Tu ne peux plus être soldat. La plupart des soldats sont tous des jeunes, onze ans, c'est ça, dix, douze, treize ans, vraiment de jeunes enfants qui sont là et qui se tuent pour une rue qui ne leur appartient même pas. Ils se battent sans savoir pour quoi ils se battent.'

Le directeur du lycée m'a parlé de ses difficultés. En voici une.

'Les bandes,' a-t-il dit, 'offrent beaucoup plus que nous, nous pouvons offrir. Ils offrent quatre ou cinq cent dollars par nuit ou même plus, pour vendre des drogues ou pour les transporter. . . Qui peut faire aussi bien?'

Pour les filles c'est le problème du viol. Il y avait plusieurs bébés au lycée et des filles enceintes. Quelques unes avaient des partenaires et habitaient peut-être avec eux, mais celles qui avaient été dans une bande avaient dû subir un viol, quelquefois un viol multiple, et c'était même parfois un devoir régulier quand la bande s'assemblait.

Pour les anglophones de Chicago les Portoricains étaient des immigrants qu'ils ne voulaient pas recevoir. On les traitait tous comme des inférieurs, et on méprisait les jeunes. Les jeunes ont formé des bandes pour gagner non seulement de l'argent mais aussi pour acquérir une sorte de dignité.

Alberto Campos a été fondé en 1972 par des enseignants portoricains qu'on avait renvoyés du grand lycée du quartier parce qu'ils avaient parlé espagnol avec les nouveaux arrivants qui ne parlaient pas anglais. Les Portoricains du lycée se sont révoltés. On a appelé la police (et la police de Chicago est connue pour sa violence) et par la suite il y a eu des émeutes dans tout le quartier. On a dû fermer le lycée pendant huit jours. On a réprimé les émeutes et le lycée a rouvert ses portes avec des enseignants qui ne parlaient qu'anglais. Mais, ils ne se sont pas tous résignés, et un petit groupe de jeunes et d'adultes s'est réuni tous les jours dans une cave sous une église. D'abord il n'y avait que huit élèves, et ils avaient presque tous des problèmes avec la drogue, avec leurs familles ou avec les bandes ou même avec les trois.

Quand j'ai visité le lycée en l'an 2000 il y avait soixante élèves qui travaillaient au premier étage d'une vieille usine. Les problèmes n'apparaissaient pas de façon manifeste, mais à la fin de la journée tous les enseignants devaient rester sur le trottoir devant le lycée jusqu'à ce que tous soient partis, pour empêcher les vendeurs de drogues et les gangsters de s'approcher. On m'a dit que pendant la semaine qui a suivi ma visite une voiture est passée devant ce groupe d'élèves et de professeurs avec un gangster à bord, armé d'un fusil, qui cherchait à tuer un des élèves, que sa bande avait mis dans la catégorie "KOS", c'est à dire "Kill on sight" ("Tirer à vue et tuer"). La situation autour du lycée, qui s'est améliorée depuis ce temps-là, était encore très dangereuse à l'époque.

Dans les lycées d'état il y avait des détecteurs de métaux à l'entrée et des gendarmes armés dans les couloirs, mais il y avait quand même beaucoup de violence et de menaces, comme en ont témoigné quelques uns des élèves que j'ai interviewés. L'un d'entre eux m'a dit, 'Il y avait trop de bandes. Trop de violence. Moi, on m'a tabassé deux fois. C'est pour ça que ma mère m'a retiré de ce lycée. Elle ne voulait pas que je meure.'

En janvier 2001 ma femme et moi, nous sommes allés à Delhi pour visiter Butterflies, cette association qui s'occupe d'enfants de la rue. Il faisait très froid. La première nuit nous avons grelotté tout habillés sous trois couvertures. Le lendemain on nous a montré l'un des endroits où dormaient les enfants – c'était sur le toit de la gare.

Happy at School : L'éducation libertaire Les enfants doivent travailler pour gagner leur vie. Il y en a de très jeunes - cinq, six ans. Ils ramassent des guenilles, ils cirent les chaussures, ils portent des bagages, ils aident les marchands qui tiennent des étals dans les marchés. Ils gagnent juste assez pour survivre. Quand j'ai demandé à un jeune garçon d'à peu près dix ans ce qu'il comptait faire l'année prochaine il m'a répondu poliment et a ajouté, 'Si je suis encore en vie.'

À Delhi la pauvreté est monstrueuse. Il y a des gens qui dorment sur la bande étroite qui sépare les deux chaussées des grandes avenues - et c'est difficile d'y trouver de la place.

Les enfants souffrent non seulement de la pauvreté. On les escroque, on refuse de les payer, on les bat, on leur donne des drogues, on les soumet à des abus sexuels. Ceux dont ils ont le plus peur, selon des recherches qu'a faites Butterflies, ce sont les parents, quand ils sont ivres, et la police.

Pour les filles qui ne sont plus des enfants, il n'y a pas d'emploi dans les rues sauf la prostitution. On ne respecte pas les filles; c'est difficile pour n'importe qui de traverser les grandes avenues à Delhi – pour les petites filles c'est presque impossible, parce que personne ne fait attention à elles.

Butterflies emploie un médecin qui a un autobus comme cabinet. Je lui ai demandé quelles étaient les maladies les plus fréquentes qu'il devait traiter. C'étaient des maladies de peau, des problèmes de respiration causés par la pollution et le tabac, l'hépatite B, la gonorrhée, la syphilis et d'autres maladies transmises sexuellement. Le plus âgé de ces malades avait seize ans, et la majorité était beaucoup plus jeune. Je lui ai demandé s'il n'était pas désespéré, et il a répondu que le désespoir n'est pas une option: il y a un problème qui existe et on doit faire de son mieux pour le régler. On ne peut pas l'ignorer.

En Angleterre bien sûr c'est tout à fait différent. Je n'ai pas besoin de vous décrire la culture de ce pays; bien qu'il y ait des différences, les valeurs sont à peu près les mêmes qu'en France. A Sands School on trouve en général ou bien des jeunes qui ont échoué dans le système officiel en raison de problèmes scolaires ou sociaux, ou bien des enfants de parents qui ne sont pas satisfaits par ce système. Ceux-ci sont nombreux partout dans le monde occidental. Il n'y a rien d'extraordinaire à cela.

Voilà en ce qui concerne les écarts culturels. Mais, avant de discuter les points communs, je dois indiquer certaines différences entre les institutions que je vais décrire.

A Sands les élèves ont pour la plupart entre onze et seize ans. Il y en a à peu près soixante-dix. Le lycée Albizu Campos a presque autant d'élèves, mais ils ont entre seize et vingt et un ans. Les enfants de Butterflies ont tous moins de seize ans, et il y en a qui sont très jeunes. A Tokyo Shure il y a cent élèves de tous les âges.

A Albizu Campos il y a un horaire obligatoire, à Sands il y a un emploi du temps mais on peut choisir les matières qu'on veut étudier, Tokyo Shure a un emploi du temps où l'on trouve des matières que les élèves ont demandées, l'école est ouverte de dix heures du matin jusqu'à sept heures du soir et on y va quand on veut. Butterflies n'a même pas de salles de classe; tout le matériel scolaire est entreposé dans de grandes malles que l'on apporte dans des lieux déterminés, dans les marchés ou dans les parcs, et tout enfant qui le désire peut venir prendre ce qui l'intéresse.

Les écarts culturels, sociaux et scolaires semblent tellement grands que tout trait commun paraît exclu. Pourtant il en existe un, tout à fait fondamental. Une institutrice indienne m'a dit que c'était plus facile pour elle de parler avec moi, qui suis anglais, que de parler avec la plupart de ses compatriotes, et je me suis rendu compte que j'aurais pu dire la même chose en ce qui concerne mes propres compatriotes. Partout dans le monde de l'éducation libertaire on a le même point de départ. Ce point est très clair: partout, les enfants et les jeunes sont respectés.

Ça devient manifeste si l'on considère la liste des différences entre les Occidentaux et les Japonais. Il y a trois groupes de contrastes - ceux où les Japonais montrent le plus de respect pour les jeunes, ceux qui n'ont rien à voir avec le respect et ceux où les Occidentaux montrent le plus de respect.

Si l'on considère la bonté naturelle et le péché originel il est bien évident que les Japonais font confiance aux enfants, et les Occidentaux s'en méfient.

On passe au deuxième contraste. Les petits Japonais apprennent en jouant; ils découvrent ce qui leur fait plaisir et ce qui fait plaisir aux autres, et aussi ce qui leur déplaît. En Occident on croit devoir leur apprendre à bien se tenir en les grondant et en les punissant. Quand j'ai enseigné dans ce qu'on appelle une 'public school' en Angleterre, c'est-à-dire une école privée et très chère, je me suis disputé avec un autre professeur à propos de la nécessité de ce procédé. 'Mais,' a-t-il dit, 'si on ne leur explique pas la différence entre le bien et le mal, comment est-ce qu'ils vont le savoir?'

Au Japon on considère que tout enfant est naturellement bon sans avoir reçu aucune éducation, et que ce n'est qu'en grandissant que la pureté de l'enfant se corrompt. En Occident on croit l'inverse. C'est au Japon que les enfants sont respectés; en Occident on les traite comme des petits animaux qu'on doit domestiquer.

Happy at School : L'éducation libertaireOn en vient maintenant à l'omaiyari (la compréhension par empathie) et aux idées clairement explicitées. Il me semble que les deux sont importants. Les Français surtout aiment la clarté d'expression - c'est du moins leur réputation en Angleterre - et les Orientaux aiment comprendre sans parler. Quand on discute en France, il semble à un étranger que tout le monde parle en même temps, même à la radio, et c'est presque impossible de comprendre quoi que ce soit. Les mots tombent à une vitesse incroyable. Quand on discute au Japon il y a souvent de longs silences. On ne parle que quand on a bien digéré tout ce que les autres ont déjà dit. On essaie d'abord de comprendre en silence. J'aime les deux façons de discuter. C'est dommage qu'on ne trouve pas les deux dans une même culture.

L'empathie et la logique se distinguent d'une autre façon. Il y a un mot en japonais - 'tatamae' - qui n'existe dans aucune langue européenne. Il veut dire la vérité, mais pas la vérité comme nous la definissons; c'est une vérité qui ne correspond pas à la réalité mais aux besoins des parties qui discutent. C'est une espèce de compromis avec la vérité qui satisfait tout le monde. La logique ne permettrait pas un tel compromis. Est-ce que c'est plus important de tenir à la logique parfaite et donc de discuter éternellement, ou d'accepter des accommodemements avec la vérité et de satisfaire tout le monde? Moi, je préfère la vérité absolue. C'est même la devise de ma famille - veritas prevalebit, la vérité l'emportera. Mais plus on va vers le sud, plus on trouve que les relations sociales doivent l'emporter sur la vérité. Quand un commerçant en Amérique du Sud dit, 'Je serai là demain à onze heures,' il veut dire, 'Je serai là demain, peut-être avant le déjeuner, pourvu que je ne rencontre aucun autre ami et que toute ma famille aille bien et que je n'aie rien d'autre à faire qui me paraisse plus important.' Les affaires sociales ont plus d'importance que les affaires commerciales. Et quoique j'aime la vérité et aussi la ponctualité, il me semble que les gens du sud ont quelquefois raison. On a besoin de l'empathie et de la logique, de l'une comme de l'autre.

Maintenant nous en arrivons à l'opposition entre la tendance à s'harmoniser et la tendance à se distinguer. Pour les Japonais, le conformisme, c'est la vertu. On ne respecte pas du tout l'individu. En Occident, par contre, on valorise les individus qui se distinguent.

Au Japon on croit que tout le monde se ressemble. Un enfant qui ne réussit pas à l'école est donc paresseux. Nous, nous croyons que chacun a des besoins différents.

Et pour finir on trouve la hiérarchie et l'égalité. Dans les deux cas il est encore question de respect, mais au Japon on doit respecter ses supérieurs et en Occident on doit respecter tout le monde.

Ce qui est extraordinaire, c'est que dans les écoles que je décris on trouve les deux premières caractéristiques japonaises et les trois dernières caractéristiques occidentales. C'est un vrai mélange culturel.

Il faut ajouter entre parenthèses qu'en Occident on n'englobe pas en général le respect pour les enfants dans le respect pour tout le monde. On exige des jeunes un degré de conformisme qui serait ridicule pour un adulte. Ils doivent tous étudier les mêmes matières au même âge et on ne leur laisse pas beaucoup de temps pour faire autre chose. En Angleterre on est très attaché aux uniformes scolaires et sur les portes des restaurants on lit souvent 'Interdit aux chiens et aux enfants.' En respectant les enfants aussi, la pédagogie libertaire incarne dans toute sa rigueur la logique des valeurs occidentales.

Comment est-ce que ce principe se manifeste pratiquement dans les quatre environnements que j'ai choisis?

Le plus conventionnel, c'est Albizu Campos à Chicago. Les élèves sont venus parce qu'ils veulent échapper au choix entre le crime et la pauvreté. Il y a donc un emploi du temps et il y a un système de crédits pour obtenir un certificat qui leur permettra d'entrer dans un institut professionel ou dans une université ou au moins de trouver un emploi intéressant. Deux fois par semaine on organise une heure de classe qui s'appelle 'Unité' où tous se rassemblent pour discuter les affaires du lycée. On enseigne l'histoire et la culture portoricaine et mexicaine, mais par ailleurs le programme n'a rien de spécial. De temps à autre on participe à une manifestation pour la libération des prisonniers politiques portoricains par exemple, ou contre l'embourgeoisement du quartier qui rend le logement plus cher, ce qui exclut les Portoricains pauvres. On proteste aussi contre la façon dont la police traite les jeunes. (Elle est d'ailleurs quelquefois vraiment meutrière; il leur arrive par exemple de conduire un jeune dans un quartier qui appartient à une autre bande et de le lâcher dans la rue en criant 'Come and get him!' ) Les élèves et les professeurs travaillent aussi dans la communauté en montant des pièces de théâtre sur le SIDA, par exemple, ou sur quelque autre problème local.

'Allez, attrapez-le!'

Happy at School : L'éducation libertaireEn quoi est-ce si différent de n'importe quel autre petit lycée? Les activités politiques ne sont pas tellement extraordinaires. On justifie l'existence de l'emploi du temps en disant que ces jeunes n'ont pas de structure dans leur vie en dehors du lycée et ne pourraient s'organiser sans ce support. Mais cela n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui est important, c'est l'ambiance, c'est le soutien, c'est l'amitié. Lors de la première heure de la classe Unité à laquelle j'ai assisté une élève est revenue avec son bébé nouveau né. On l'a accueillie, élèves et personnel, avec des acclamations. Cela indique déjà un respect inconditionnel. A un autre moment j'ai vu l'une des enseignantes qui s'est disputée avec un jeune homme de peut-être vingt ans. Ils en sont venus aux mains, en riant de bon coeur. Cela montre une confiance mutuelle extraordinaire, surtout quand on pense que ce jeune homme aurait bien pu avoir un couteau sur lui. Lors d'une classe Unité, une enseignante, Lourdes Lugo, maintenant directrice du lycée, avait mis 'Peine de mort' à l'ordre du jour. L'élève qui présidait a ouvert le débat en disant 'Lugo veut introduire la peine de mort pour ceux qui arrivent en retard.' Cela n'a pas été tout à fait facile de rétablir l'ordre pour qu'elle puisse expliquer qu'elle voulait discuter le nombre effrayant d'exécutions dans leur état, l'Illinois. Mais, dès que cela a été compris, on a écouté avec respect. On pouvait plaisanter avec les professeurs, qui se prêtaient volontiers à cela, mais on comprenait aussi quand il s'agissait de quelque chose de vraiment sérieux.

Cette combinaison de gaîté et de dignité est un des signes que les adultes et les jeunes se comprennent et se respectent les uns les autres. C'était quelque chose de tout à fait nouveau pour ces jeunes gens.

A Sands School il y a beaucoup plus de liberté. Bien qu'il y ait un horaire, les jeunes peuvent choisir les classes auxquelles ils veulent assister. Il y a une assemblée chaque semaine où l'on peut non seulement discuter mais aussi décider de toutes les affaires de l'école. Quand nous avons fondé l'école on m'a élu comme directeur mais au bout de deux ou trois ans je me suis aperçu que je n'avais pas du tout le pouvoir d'un directeur. Maintenant l'école a seulement un administrateur qui doit s'assurer que toute décision nécessaire soit prise par l'assemblée, et, ensuite, que les décisions soient appliquées. Avant l'ouverture de l'école nous avons discuté la question du partage du pouvoir avec les futurs élèves, et les deux pouvoirs auxquels ils tenaient le plus, c'était de nommer le nouveau personnel et d'admettre les nouveaux éleves. Il est très rare qu'un élève soit refusé, mais un enseignant qui cherche un poste doit venir faire des classes pendant au moins une journée, et ensuite les élèves discutent à l'assemblée avec perspicacité et dans un esprit de responsabilité.

On a commencé avec seulement deux règles - pas d'alcool et pas de drogues - parce qu'on croyait pouvoir se fier au bon sens de tout le monde, mais dès les huit premiers jours les fumeurs avaient introduit une nouvelle règle - on peut fumer, mais pas dans la maison. Maintenant, au bout de quinze ans il y a beaucoup d'autres règles qu'on a introduites, par exemple en ce qui concerne ce qu'un élève doit faire s'il veut sortir de l'école. Il y en a d'autres qui signalent indirectement qu'il y a beaucoup de choses permises à Sands qui ne seraient pas permises dans une école conventionnelle. Par exemple il y a toute une liste de règles pour réglementer les batailles à coup de bombes à eau.

Mais ce n'est pas la liberté elle-même qui est l'élément le plus important. Ici encore, c'est la relation entre jeunes et adultes. Un garçon, venu d'une autre école assez libre, a dit, 'Dans l'école où j'étais les profs agissaient envers nous comme un père ou une mère. A Sands ils sont nos amis.'

Au deuxième congrès IDEC (Congrès International pour l'Education Démocratique) qui a eu lieu à Sands School, une mère a demandé pourquoi tant d'écoles qui se disaient démocratiques étaient dirigées par des hommes charismatiques. Pendant la discussion l'une des enseignantes de Sands a dit qu'elle ne parlait pas souvent dans les assemblées parce qu'elle ne voulait pas avoir trop d'influence sur les opinions des jeunes. Deux jeunes filles de Sands se sont écriées, 'Mais non, mais non, tu dois parler. Nous voulons savoir ce que tu penses. Si nous ne sommes pas d'accord nous le dirons.' (En fait, ce n'est pas vrai que la plupart des écoles démocratiques sont dirigées par des hommes charismatiques - Butterflies et Tokyo Shure, par exemple, ont été fondés par des femmes, qui les dirigent encore.)

Plusieurs visiteurs qui ont assisté à une assemblée à Sands ont observé que, manifestement, l'école appartient aussi bien aux jeunes qu'au personnel adulte. A Sands aussi les adultes et les jeunes se respectent les uns les autres d'une façon assez exceptionnelle.

Happy at School : L'éducation libertaire

Tokyo Shure, comme je viens de le dire, a été fondé par une femme, ce qui est particulièrement extraordinaire au Japon où les jeunes femmes doivent encore parler d'une voix très aigüe et enfantine, pour indiquer qu'elles manquent d'importance. Elle s'appelle Keiko Okuchi. Elle est petite, elle porte des lunettes et elle n'a pas l'air d'une révolutionnaire. Elle a fondé l'école pour secourir les jeunes qui ne pouvaient plus supporter la pression et le système de discipline sauvage des écoles officielles. Si beaucoup de gens se suicidaient, il y en avait probablement bien d'autres qui devenaient malades. Tokyo Shure devait ainsi être une école pour les jeunes qui refusaient d'aller à l'école; il fallait donc que les élèves ne soient pas obligés d'y venir. Comme je vous l'ai déjà dit, l'école est ouverte de dix heures du matin jusqu'à sept heures du soir, et on y va quand on veut. Il y a un horaire, mais il change tous les mois pour qu'on introduise des nouvelles matières auxquelles certains élèves s'intéressent et pour qu'on supprime celles que les enfants n'aiment plus. Il y a aussi une assemblée hebdomadaire où l'on décide de tout.

Pendant ma première visite à l'école je suis allé dans une classe où deux élèves décrivaient un voyage qu'ils avaient fait en Pologne, en passant par la Russie. Keiko Okuchi y assistait et écoutait avec beaucoup d'intérêt. A un certain moment une secrétaire est arrivée pour lui dire que l'équipe de télévision était là et attendait en bas pour l'interviewer. Mais pour Keiko c'était plus important d'écouter encore un peu le récit des voyageurs, et l'équipe de télévision a dû attendre.

J'ai visité l'école avec une interprète japonaise qui, elle, avait été éduquée à Summerhill. Elle avait alors plus de trente ans, c'est-à-dire qu'aux yeux d'un adolescent elle n'était plus jeune, elle n'appartenait plus à leur culture. Moi, j'avais déjà plus de soixante ans. Ce qui est extraordinaire, surtout au Japon, c'est que les élèves ont pu parler avec nous d'égal à égal. Ils n'avaient pas de fausse timidité et leur confiance n'était pas feinte.

Ils étaient habillés de façon tout à fait convenable; ils n'avaient pas besoin de se percer le nez où de se teindre les cheveux. Je voulais leur demander pourquoi ils se tenaient si tranquilles, alors qu'on aurait pu penser qu'ils voudraient imposer leur individualité, puisque c'étaient des enfants problématiques qui avaient refusé d'aller à l'école. Je ne savais pas comment expliquer cette idée simplement pour mon interprète; j'ai donc demandé, 'Pourquoi est-ce que vous ne dites pas de gros mots?' La réponse m'a surpris. 'Comment est-ce que vous savez que nous ne disons pas de gros mots?' J'ai dû confesser que je ne le savais pas, je l'avais tout simplement supposé. Ils m'ont dit que c'était vrai qu'ils ne disaient pas de gros mots, parce qu'il n'y en a pas en japonais. Cette petite conversation indique l'ambiance amicale, qui s'étendait jusqu'aux vieux visiteurs inconnus. Au lieu de se comporter comme des inférieurs respectueux, les jeunes se sont comportés comme des égaux respectés.

Quand on est inscrit à Tokyo Shure on n'est pas obligé d'y aller. Si les enfants veulent apprendre des choses avec les éducateurs de la rue de Butterflies, on essaie de les en empêcher. Chaque heure qu'on passe avec les éducateurs veut dire qu'il y a une heure de travail en moins. Les enfants qui habitent encore chez leurs parents peuvent être battus pour ne pas avoir gagné assez d'argent. Ceux qui habitent vraiment dans les rues gagnent en moyenne trente roupies par jour, ce qui est tout juste assez pour survivre. Il est vraiment très difficile pour eux de sacrifier leur travail pour apprendre. Et s'ils travaillent régulièrement pour des marchands, ils peuvent être battus aussi.

Ils viennent parce qu'ils veulent apprendre à lire, à écrire et à calculer, et parce que les enseignants les traitent avec le respect qu'ils méritent, et qu'ils n'ont jamais rencontré ailleurs. Rita Panicker, la fondatrice de l'organisation, m'a dit, 'La démocratie est difficile parce que chacun d'entre nous a été socialisé dans un autre esprit. Et l'un des aspects de cette socialisation, qui dans mon cas est profondément interiorisé, c'est que vos aînés ne vous consultent jamais, ils vous commandent. Ils vous parlent sans écouter, vous comprenez, et donc chaque jour je dois me demander, "Est-ce que j'ai consulté les enfants? Ai-je écouté ce qu'ils m'ont dit? Ou ai-je écouté un tout petit peu et après pris mes propres décisions?" Ça ne me vient pas naturellement, parce qu'on ne m'a pas élevée de cette façon.'

Il y a des assemblées qui ressemblent beaucoup aux assemblées qui ont lieu dans les écoles dont je vous ai parlé. Les enfants discutent leurs problèmes, proposent des remèdes, organisent des actions.

Les adultes ont compris que leurs opinions ne sont pas toujours justes. Je vais vous en donner deux exemples. Quand Butterflies venait d'être fondé on a proposé une célébration pour la fête de Diwali, où chaque enfant devait donner un tout petit peu d'argent pour des bonbons et des feux d'artifice. (Les enfants ne veulent pas accepter de cadeaux, pour qu'on ne les prenne pas pour des mendiants.) Les enfants ont dit non, ils ne voulaient pas gaspiller leur argent en achetant de telles choses, ils préféraient le garder pour acheter des vêtements chauds pour l'hiver qui approchait.

Une autre fois les adultes ont voulu encourager les enfants à faire des économies, et leur ont promis cent pour cent d'intérêt pour tout l'argent qu'ils garderaient pendant un an. Les enfants ont dit non, cela ne valait pas la peine, parce qu'ils ne savaient pas s'ils vivraient si longtemps. Les adultes ont dû comprendre les véritables souffrances de ces enfants.

Les adultes essaient de protéger les enfants, par exemple en empêchant la police et leurs parents de les battre, mais les enfants protègent aussi les adultes. Ishani Sen, l'une des enseignantes, nous a raconté comment des enfants l'avaient empêchée de suivre un homme qui les avait battus. 'C'est trop dangereux,' ont-ils dit. 'Même pour une femme respectable comme vous, c'est trop dangereux.'

Ashraf Nias, un autre enseignant de Butterflies, a été lui-même enfant de la rue. Il a écrit une courte autobiographie, dans laquelle il décrit ses premières rencontres avec Rita Panicker. Il l'appelle Rita didi. Didi veut dire 'soeur ainée.'

'Quand Rita didi a commencé a venir régulièrement au terminus des autobus nous sommes devenus très proches. Elle avait un charisme qui nous attirait. Quand elle nous appelait, nous venions tout de suite. L'une des raisons principales était que, depuis le commencement de ma vie dans les rues, c'était la première personne qui m'a parlé comme si je lui était cher. Elle m'appelait son fils. J'attendais nos rendez-vous avec joie. Rita didi était la première personne qui nous a posé des questions au sujet des problèmes dont nous avions souffert pendant et avant notre vie dans les rues. Personne ne nous avait jamais parlé avec tant de passion au sujet de nos difficultés dans les rues, personne n'avait jamais voulu savoir qui nous battait ou qui abusait de nous. Quand nous lui avons parlé, nous avons senti que tous nos problèmes étaient aussi ses problèmes à elle.'

Voilà. Quatre endroits très différents où l'on trouve le même respect. Et dans trois de ces endroits on n'a pas mis en œuvre cette pratique du respect pour appliquer des principes philosophiques, mais simplement pour résoudre des problèmes. On y est arrivé de façon pragmatique, en voyant que la plupart de ces problèmes résultaient du mépris des adultes pour les droits des enfants et des jeunes. A Chicago, les jeunes se révoltaient contre une société qui ne leur offrait rien; à Tokyo ils étaient au désespoir à cause de la pression et de la violence qui prévalait dans les écoles officielles; à Delhi on considérait les enfants de la rue comme des petits criminels que l'on devait contrôler par n'importe quel moyen. Et partout on a trouvé la même solution, la méthode qu'à Sands on a employé simplement parce qu'elle semblait la seule méthode juste pour éduquer les enfants.

Partout cette méthode permet aux jeunes de se respecter et aux adultes d'être sincères, de ne pas jouer un rôle. On peut dire qu'à Sands on est inspiré par une philosophie, tandis que dans les trois autres endroits on résoud des problèmes. Mais même à Sands nous ne tenons pas à cette philosophie pour atteindre un résultat déterminé par des adultes, mais simplement parce qu'il nous semble que tout enfant mérite un tel respect.

Je répète. Tout enfant mérite un tel respect. Le fait que ce principe s'est développé dans des milieux tellement différents suggère qu'il est d'une importance universelle.