Toulouse 2003

EducationIl n’y a pas beaucoup d’écoles alternatives en Grande Bretagne. Il n’y a pas de groupe qui ressemble à l’Education Nouvelle, il n’y a pas de mouvement Freinet, il n’y a pas de lycées expérimentals. Il y a une douzaine d’écoles Steiners, qui ne m’intéressent pas, pour des raisons que je pourrai expliquer après si vous voulez, quelques écoles Montessori et environ une demi-douzaine d’autres écoles avec leurs propres systèmes. Entre cette demi-douzaine se trouvent deux écoles qu’on peut appeler libres, ou démocratiques, ou autogérées et que je connais bien, c’est à dire Summerhill et Sands School. J’ai visité Summerhill plusieurs fois, et j’ai été un des fondateurs de Sands School, où j’ai enseigné pendant cinq années. Dans d’autres pays je connais beaucoup d’autres écoles de ce genre. Dans le monde entier il y en a des centaines, et le nombre s’accroît, surtout en Orient.

J’ai trouvé une ambiance pareille à celle de ces deux écoles en Angleterre même en Inde et au Japon, où la culture est tellement différente qu’on ne l’aurait pas cru possible. C’est une institutrice indienne qui m'a dit que c'était plus facile pour elle de parler avec moi, qui suis anglais, que de parler avec la plupart de ses compatriotes, et je me suis rendu compte que j'aurais pu dire la même chose en ce qui concerne mes propres compatriotes. Partout dans le monde de l'éducation démocratique on a le même point de départ. Ce point est très clair: partout, les enfants et les jeunes sont respectés.

Les résultats de ce respect ne sont pas toujours pareils, et je peux illustrer les différences en comparant Summerhill avec Sands School, et après en comparant les deux avec d’autres écoles que je connais ailleurs. En Angleterre, par exemple, il y a Park School, dans la même région que Sands School, et une nouvelle entreprise, the Centre for Self-Managed Learning à Brighton. J’en parlerai après.

La plus grande différence entre Summerhill et Sands est que Summerhill est un internat, et Sands ne l’est pas. A Summerhill il y a environ quatre-vingt-dix élèves qui ont entre six et seize ans, et à Sands il y en a environ soixante-dix qui ont entre onze et seize ans. Summerhill existe depuis presque quatre-vingt-dix ans, mais Sands est beaucoup plus jeune - elle n’a que quinze ans. Toutes les deux habitent de vieilles maisons de famille, celle de Summerhill construite à la fin du dix-neuvième siècle et celle de Sands probablement au dix-huitième. A Summerhill il y a aussi plusieurs autres bâtiments où il y a des salles de classes et des chambres pour les enseignants et pour les élèves les plus âgés. A Sands aussi il y a des salles de classes dans d’autres bâtiments - une petite grange et un vieux garage, par exemple. Le jardin à Summerhill est un terrain de cinq hectares, pour la plupart pas cultivé. A Sands le jardin n’est pas si grand - un hectare à peine. Toutes les deux se trouvent dans une petite ville à la campagne, Summerhill à Leiston dans le Suffolk, c’est-à-dire à l’est, et Sands à Ashburton dans le Devon, au sud-ouest.

J’ai décrit les différences matérielles, et j’arrive aux différences abstraites. Il faut dire d’abord que ce qu’il y a de plus important dans les deux écoles, c’est l’assemblée. L’assemblée gouverne l’école, et tous les élèves et tout le personnel ont le droit d’y assister, et dans le cas d’un vote, chacun a une voix. Là il n’y a pas de différence, mais les deux plus grandes différences en dépendent. L’une est dans le degré de pouvoir de l’assemblée, et l’autre est dans l’attitude envers les règles et punitions.

Summerhill appartient à la famille Readhead. La directrice, Zoe, l’a hérité du fondateur, son père, le célèbre A. S. Neill. Sands School n’a pas de propriétaire, elle appartient à elle-même, c’est-à-dire à l’ensemble d’élèves et d’enseignants. Pour cette raison Zoe a forcément beaucoup de pouvoir caché, quoique l’assemblée fasse toutes les décisions de tous les jours. Par exemple, c’est Zoe qui nomme le nouveau personnel et qui admet les nouveaux élèves, et c’est elle qui a défendu l’alcool et les drogues à l’école. A Sands c’est l’assemblée qui nomme le personnel et qui admet les nouveaux élèves, et c’est l’assemblée aussi qui a défendu l’alcool et les drogues à l’école. Ce dernier détail indique une différence assez importante, quoique le résultat soit pareil. A Sands on se fie toujours au bon jugement des jeunes, alors qu’à Summerhill on a encore quelques doutes.

What children learn : L'éducation libertairePour la question des règles, il y en a à Summerhill toujours plus d’une centaine. A Sands on a commencé avec seulement deux règles - pas d'alcool et pas de drogues - mais dès les huit premiers jours les fumeurs avaient introduit une nouvelle règle - on peut fumer, mais pas dans la maison. Maintenant, au bout de quinze ans il y a beaucoup d'autres règles qu'on a introduites, par exemple en ce qui concerne ce qu'un élève doit faire s'il veut sortir de l'école. Il y en a d'autres qui signalent indirectement qu'il y a beaucoup de choses permises à Sands qui ne seraient pas permises dans une école conventionnelle. Par exemple il y a une liste de règles pour réglementer les batailles à coup de bombes à eau.

A Sands il y a, quand même, encore presque pas de punitions, sauf en cas de drogues, mais à Summerhill il y une longue liste de punitions possibles – une liste, d’ailleurs, qui a ses charmes. Les punitions s’appellent pour la plupart des amendes, et on y trouve des amendes conventionnelles, c’est-à-dire financières, mais il y a aussi une amende de biscuits, une amende fin-de-la-queue-pour-le-déjeuner, une amende fin-de-toutes-les-queues et celle que j’aime le mieux, l’amende partage-d’un-gâteau. On l’impose quand il y a deux élèves qui se querellent; en compagnie d’un ombudsman (un élève élu par l’assemblée pour de tels devoirs), ils doivent manger un gâteau ensemble, en discutant leur problème.

A toutes les deux écoles il y a beaucoup de liberté. Bien qu'il y ait un horaire, les enfants peuvent choisir les classes auxquelles ils veulent assister. Aux assemblées l'on peut non seulement discuter mais aussi décider de toutes (ou à Summerhill presque toutes) les affaires de l'école. Quand nous avons fondé Sands School on m'a élu comme directeur mais au bout de deux ou trois ans je me suis aperçu que je n'avais pas du tout le pouvoir d'un directeur. Maintenant l'école a seulement un administrateur qui doit s'assurer que toute décision nécessaire soit prise par l'assemblée, et, ensuite, que les décisions soient appliquées. Avant l'ouverture de l'école nous avons discuté la question du partage du pouvoir avec les futurs élèves, et les deux pouvoirs auxquels ils tenaient le plus, c'était de nommer le nouveau personnel et d'admettre les nouveaux éleves - pouvoirs interdits aux jeunes de Summerhill. Il est très rare qu'un élève soit refusé a Sands, mais un enseignant qui cherche un poste doit venir faire des classes pendant au moins une journée, et ensuite les élèves discutent à l'assemblée avec perspicacité et dans un esprit de responsabilité.

Quoiqu’ils puissent bien retirer leurs enfants de l’école, les parents n’ont pas de droits, ni à Summerhill ni à Sands. A Summerhill c’est en partie parce que c’est un internat, mais A. S. Neill lui-même avait une raison tout à fait différente. Il a cru que c’était toujours les parents qui causaient les problèmes des enfants, et donc il fallait secourir les enfants aussitôt que possible. A Sands c’est pour raison d’âge des élèves. Vous vous rapellerez sans doute le gêne causé par vos parents quand vous étiez vous-mêmes adolescents. Quand j’étais encore directeur à Sands un groupe de parents m’a offert de venir dans l’école pour enseigner leurs spécialités à eux - la photographie, par exemple, la cuisine, la méditation, je ne sais pas quoi. Moi, j’ai répondu que je ne croyais pas que les élèves seraient contents de les voir venir dans l’école, même pour une si bonne raison. Les parents ont insisté, et j’ai promis de poser la question à l’assemblée. “Voulez-vous inviter des parents dans l’école pour enseigner le t’ai-chi, la poterie et la bijouterie?” La réponse était unanime. “Oui, oui, chouette, excellente idée. Mais pas mes parents à moi.” Depuis on est devenu un peu moins strict; il y a des parents qui viennent dans l’école, mais seulement avec la permission de leurs enfants.

Vous aurez remarqué que je n’ai pas fait mention de la façon d’enseigner. C’est parce qu’il n’y a pas de méthode spéciale, ni à Sands ni à Summerhill. L’ambiance dans les classes est amicale et informelle, mais chaque enseignant enseigne à sa guise. Les enseignants doivent intéresser leurs élèves, où au moins les aider à apprendre des choses qui leur semblent importantes, parce que autrement personne ne viendra dans leurs leçons, mais à part ça, aucune théorie. Aux deux écoles les élèves qui le veulent, c’est-à-dire presque tous, passent les examens nationaux que dans la plupart des autres écoles on passe automatiquement à l’age de seize ans. A Summerhill et à Sands on les passe quand on y est prêt, ce qui veut dire pour quelques uns quand ils ont peut-être quatorze ans, et pour d’autres quand ils en ont dix-sept.

What children learn : L'éducation libertaireDans d’autres pays il y a des écoles qui sont encore plus radicales de ce point de vue de manque de méthode. Dans les écoles qui suivent le système de Sudbury Valley en Massachusetts aux Etats Unis il n’y a point d’horaire. On croit que toute suggestion venant d’un adulte risque d’interrompre le développement naturel de l’enfant. Quand il veut apprendre, il apprendra, mais si on essaie de le forcer à apprendre, ou bien il résistera, ou il se mettra d’accord et ne cherchera plus à suivre ses propres intérêts. Apprendre deviendra une tâche imposée au lieu d’une recherche individuelle et enthousiaste. Et il faut confirmer que ceux qui vont à Sudbury Valley School apprennent non seulement à lire et à écrire (ce qu’il faut dire parce que tant de monde pose la question) mais aussi assez pour faire tout ce qu’ils veulent après l’école, par exemple pour être reçu dans une université.

A Sudbury Valley, comme à Summerhill, il y a énormément de règles, mais quand même les jeunes se sentent libres. Le premier livre de Daniel Greenberg, un des fondateurs de Sudbury Valley, s’appelle ‘Free at Last’ – ‘Enfin libre.’ C’est que dans toutes ces écoles les jeunes ont le droit de choisir ce qu’ils vont faire pendant la journée, pendant la semaine, pendant le trimestre. A Summerhill, qui est un internat, les jeunes réglementent leur propre vie jour et nuit; ils décident eux-mêmes les heures où les enfants d’âge différente doivent se coucher, par exemple. C’est à Sands que les adultes offrent le plus de conseil, mais conseiller n’est pas insister, et à Sands aussi les enfants se sentent libres. (Et d’ailleurs à Sands il y a beaucoup moins de règles, en partie parce que ce n’est pas un internat.)

Mais ce n'est pas la liberté elle-même qui est l'élément le plus important. C'est la relation entre jeunes et adultes. Un garçon, venu à Sands d'une autre école assez libre, a dit, 'Dans l'école où j'étais les profs agissaient envers nous comme un père ou une mère. A Sands ils sont nos amis.'

Au deuxième congrès IDEC (Congrès International pour l'Education Démocratique) qui a eu lieu à Sands School, une mère a demandé pourquoi tant d'écoles qui se disaient démocratiques étaient dirigées par des hommes charismatiques. Pendant la discussion l'une des enseignantes de Sands a dit qu'elle ne parlait pas souvent dans les assemblées parce qu'elle ne voulait pas avoir trop d'influence sur les opinions des jeunes. Deux jeunes filles de Sands se sont écriées, 'Mais non, mais non, tu dois parler. Nous voulons savoir ce que tu penses. Si nous ne sommes pas d'accord nous le dirons.' (En fait, ce n'est pas vrai que la plupart des écoles démocratiques sont dirigées par des hommes charismatiques - il y en a beaucoup dirigées par des femmes, même au Japon, même en Inde. )

Plusieurs visiteurs qui ont assisté à une assemblée à Sands ont observé que, manifestement, l'école appartient aussi bien aux jeunes qu'au personnel adulte. Les adultes et les jeunes se respectent les uns les autres d'une façon assez exceptionnelle. On voit la même chose à Summerhill, où les assemblées sont plus formelles, présidé par un élève qui impose des amendes à ceux que parlent sans être appelés.

Park School, dont ma femme Lynette était une des fondatrices, est en quelque sorte l’école primaire qui correspond à Sands School. Chaque année il y a plusieurs élèves de Park qui viennent après à Sands, mais il y en a plus qui vont dans d’autres écoles. A Park aussi il y a une assemblée, où préside quelquefois un enfant, quelquefois un adulte, mais là les enfants n’ont pas le même pouvoir qu’à Sands. Les adultes gardent la responsabilité, mais les enfants se sentent respectés. Il y a une grande différence dans l’attitude envers le parents, qui jouent des rôles importants dans l’école. Pour les jeunes enfants c’est très important de voir leurs parents venir dans l’école, pour les rassurer que l’école n’est pas un monde tout à fait séparé, avec des valeurs tout à fait différentes. C’est une continuation de leur vie à la maison, pas une situation tout à fait séparée. Les parents peuvent aussi offrir des matières différentes, et c’est aussi une façon d’assurer qu’il y a souvent des hommes dans l’école - ce qui n’est pas toujours le cas dans les écoles primaires.

What children learn : L'éducation libertaireThe Centre for Self-Managed Learning n’est pas une vraie école. Il n’y a qu’une demi-douzaine d’élèves qui ont entre douze et quinze ans. ‘On n’enseigne pas,’ dit le fondateur, Ian Cunningham. ‘Les élèves décident pour eux-mêmes ce qu’ils veulent apprendre, quand ils veulent apprendre, où ils veulent apprendre et la question la plus fondamentale, pourquoi ils veulent apprendre.’ Je ne l’ai pas encore visité – il n’existe que depuis septembre – mais je crois que toute cette liberté de décision est circonscrite par une demande assez autoritaire: une fois qu’un élève a pris ces décisions, il doit signer un contrat, en promettant d’achever ce qu’il va entreprendre.

A Park School et je crois au Centre for Self-Managed Learning il y a un respect pour les jeunes pareil à celui qu’on trouve à Sands et à Summerhill.

J’ai visité beaucoup d’endroits très différents où l'on trouve le même respect. Et dans quelques uns de ces endroits on n'a pas mis en œuvre cette pratique du respect pour appliquer des principes philosophiques, mais simplement pour résoudre des problèmes. Ceci est très important. On y est arrivé de façon pragmatique, en voyant que la plupart de ces problèmes résultaient du mépris des adultes pour les droits des enfants et des jeunes.

Par exemple j’ai passé huit jours dans le Lycée Dr. Albizu Campos à Chicago. C’est dans un quartier portoricanais où il y avait des bandes meurtières; les garçons de dix à quinze ans se battaient à coup de fusil, les filles qui voulaient être membres d’une bande devaient souvent se laisser violer, même plusieurs fois, même chaque fois que la bande se réunissait. Les membres des bandes pouvaient gagner jusqu’à mille euros dans une soirée en vendant ou en livrant des drogues. C’était une façon de se révolter contre une société qui ne leur offrait rien d’autre.

A Tokyo j’ai visité Tokyo Shure, une école pour les enfants qui ne peuvent plus supporter la pression et la violence qui prévalent dans les écoles officielles. Vous avez probablement entendu dire qu’il y a beaucoup d’enfants que se suicident à cause de cette pression au Japon. Il y en a beaucoup plus qui en deviennent malade. Pendant ma visite au Japon en 1995 les journaux discutaient le procès d'un professeur qui avait tué une fille de seize ans parce qu'elle avait refusé de quitter la salle pendant un examen qu'elle ne devait pas passer. Ça nous étonne déjà, mais ce qui est encore plus étonnant, c'est que soixante-quinze mille Japonais ont signé un appel pour un jugement indulgent.

A Delhi on considère les enfants de la rue comme des petits criminels que l'on devait contrôler par n'importe quel moyen. Ils doivent quand même travailler pour gagner leur vie. Il y en a de très jeunes - cinq, six ans. Ils ramassent des guenilles, ils cirent les chaussures, ils portent des bagages, ils aident les marchands qui tiennent des étals dans les marchés. Ils gagnent juste assez pour survivre. Quand j'ai demandé à un jeune garçon d'à peu près dix ans ce qu'il comptait faire l'année prochaine il m'a répondu poliment et a ajouté, 'Si je suis encore en vie.'

En 2001 Lynette et moi, nous avons visité l’organisation Butterflies, une association qui s'occupe d'enfants de la rue à Delhi. Il faisait très froid. La première nuit nous avons grelotté tout habillés sous trois couvertures. Le lendemain on nous a montré l'un des endroits où dormaient les enfants – c'était sur le toit de la gare.

Et partout, à Chicago, à Tokyo et à Delhi, on a trouvé la même façon de communiquer avec ces jeunes gens, l’approche qu'à Sands on a employé simplement parce qu'elle semblait la seule méthode juste pour éduquer les enfants.

Partout cette approche permet aux jeunes de se respecter et aux adultes d'être sincères, de ne pas jouer un rôle. Ils n’ont pas besoin de se cacher derrière un système de discipline imposée.

Pour les anglophones de Chicago les Portoricains étaient des immigrants qu'ils ne voulaient pas recevoir. On les traitait tous comme des inférieurs, et on méprisait les jeunes. Les jeunes ont formé des bandes pour gagner non seulement de l'argent mais aussi pour acquérir une sorte de dignité. Au lycée Albizu Campos ils avaient trouvé un alternatif. Enfin ils se sont trouvés dans une situation où on se fiait à eux, où on pouvait être fier d’être portoricanais. Il y en avait qui travaillaient non seulement au lycée mais aussi dans leur communauté. Déjà les Portoricanais à Chicago gagnaient un nouveau prestige.

What children learn : L'éducation libertaireTokyo Shure est une école pour les enfants qui ne peuvent pas tolérer l’école. Si on y est inscrit, on n’est pas forcé d’y aller. L’école est ouverte, il y a un horaire d’activités choisies par les élèves, où on trouve beaucoup de matières tout à fait conventionnelles, mais il est permis aux enfants de venir quand ils veulent. Il y a aussi une assemblée hebdomadaire qui ressemble exactement à celles de Summerhill ou de Sands. Les enfants viennent apprendre parce qu’ils le veulent, non pas parce qu’ils y sont obligés.

Butterflies, à Delhi, organise des éducateurs de rue. Tout le matériel scolaire est entreposé dans de grandes malles que l'on apporte dans des lieux déterminés, dans les marchés, près des gares ou dans les parcs, et tout enfant qui le désire peut venir prendre ce qui l'intéresse.

Chaque heure qu'on passe avec les éducateurs veut dire qu'il y a une heure de travail en moins. Les enfants qui habitent encore chez leurs parents peuvent être battus pour ne pas avoir gagné assez d'argent. Ceux qui habitent vraiment dans les rues gagnent en moyenne trente roupies par jour, ce qui est tout juste assez pour survivre. Il est vraiment très difficile pour eux de sacrifier leur travail pour apprendre. Et s'ils travaillent régulièrement pour des marchands, ils peuvent être battus aussi.

Ils viennent parce qu'ils veulent apprendre à lire, à écrire et à calculer, et parce que les enseignants les traitent avec le respect qu'ils méritent, et qu'ils n'ont jamais rencontré ailleurs.

On peut dire qu'à Sands et à Summerhill on est inspiré par une philosophie, tandis que dans ces autres endroits on résoud des problèmes. Mais même à Sands et à Summerhill nous ne tenons pas à cette philosophie pour atteindre un résultat déterminé par des adultes, mais simplement parce qu'il nous semble que tout enfant mérite un tel respect.

Victor Hugo était du même avis, et il l’a exprimé de façon typiquement extrême. Je ne sais pas si c’est une citation que tout français connaît ou non, mais pour moi c’est une nouvelle découverte. Dans un poème dans L’Art d’être Grandpère il a écrit:

 

‘Prenez garde à ce petit être;
Il est bien grand, il contient dieu.’

 

Je répète, de ma façon prosaïque. Tout enfant mérite un tel respect. Pour moi, et je crois pour Summerhill et Sands aussi, c’est le principe fondamental de notre genre d’éducation. Le fait que ce principe s'est développé dans des milieux tellement différents et pour des raisons tellement différentes suggère qu'il est d'une importance universelle.